Souvent j’ai eu le sentiment que ma pensée se rétrécissait, comme prise au piège d’une pièce dans laquelle les quatre murs se rapprochent petit à petit de façon imperceptible. Cela fait bientôt 10 ans que cette prison mentale a resserré son étau. Autant que je m’en souvienne, je ne crois pas l’avoir toujours vécu comme une aliénation. Longtemps, j’ai cru que ma pensée se structurait sur des fondations solides, qu’elle prenait appui sur des étais inamovibles. Maintenant, je suis persuadé qu’il s’agit bel et bien d’un piège.
L’adolescence est angoissante. S’éveiller au monde c’est aussi prendre conscience de son immensité, de sa complexité. Conquérir le monde est nécessaire pour surmonter cette angoisse et cette conquête passe par la construction de convictions sur celui-ci, de convictions philosophiques, politiques, morales. Trouver sa place n’est possible qu’en choisissant sa position dans le monde, en affirmant ou créant son identité.
La politique est salvatrice car elle permet de trouver sa place sur une ligne qui va de gauche à droite. Faire de la politique, c’est cliver, cliver c’est tracer des lignes claires entre des ennemis et des alliés. C’est aussi se reconnaître dans une histoire et tracer des repères dans le temps. C’est sans doute pour ça que la jeunesse est souvent attirée par l’engagement politique. S’engager c’est aussi s’associer dans un groupe de paires pour trouver sa place. Dans notre rapport au monde, qu’il soit politique ou artistique, il y a ce besoin de classer, regrouper, reconnaître, différencier. Construire son identité participe d’une simplification du monde.
Le monde du travail n’arrange rien. L’activité des cadres en entreprise est toute portée par une volonté de clarification pour aider à la décision et rassurer les salariés. Il n’y a rien de plus angoissant dans une entreprise que la complexité. La mission des cadres auprès des dirigeants consiste à reformuler une réalité souvent complexe autour d’un nombre réduit de paramètres ou de critères simples énoncés sous la forme de messages, d’informations, dans le but de prendre des décisions. Dans le monde du conseil, c’est cette opération intellectuelle qu’on tâche d’enseigner aux consultants juniors. Il s’agit de structurer une démonstration autour d’un nombre limité de « points-clés », d’arguments présentés sous forme de listes dans des supports de présentations. Chaque « point-clé » dévoile ensuite une liste d’informations successives qui ne supportent pas la redondance. La communication auprès des salariés participe du même mode de fonctionnement, quoique les finalités divergent. Il s’agit non pas de décider, mais de mettre en mouvement.
Chaque étape de la vie contribue à ériger de façon implacable une prison mentale. Vieillir amène à prendre des responsabilités pour son foyer qui mobilisent une charge mentale qu’il est difficile de compenser. La raison dans son usage pratique, c’est penser quotidiennement à la façon d’aménager les conditions de son existence. Par exemple, éduquer et élever sa progéniture, c’est penser le monde selon une conviction que l’on se donne de la morale, c’est expliquer le monde, le nommer en traçant à nouveau une frontière explicite, celle du bien et du mal, avec aussi peu de nuances que possible.
Cette simplification, qui est finalement l’œuvre de ma vie, m’apparaît aujourd’hui comme un obstacle dans un couloir. La contourner ou la dépasser m’est aujourd’hui indispensable. C’est pour cela que j’ai décidé de commencer à écrire. Je conçois l’écriture comme un moyen d’explorer ma propre pensée, d’aller au-delà des convictions trop solides que je me suis données dans ma vie, de regarder dans les angles morts où mon obstination m’empêchaient de me retourner.
J’écrirai toutes formes de textes, sur n’importe quels sujets, sans doute souvent à la première personne, parfois peut-être sous d’autres formes d’écritures. J’ai beaucoup lu cette dernière année. Je me rends compte maintenant qu’il s’agissait justement de me heurter à d’autres pensées que la mienne, tous azimuts : des livres d’histoires portant souvent sur l’histoire de France, du XIXème au XXème siècle, des ouvrages de sciences sociales, des romans aussi. J’ai perçu parfois ce biais simplificateur au cours de mes lectures, en particulier lorsqu’il s’agissait d’appliquer une lecture du monde sous l’angle de la domination politique, économique ou sociale. C’est la prison mentale qui remplit son office quotidiennement, inéluctablement, qui appuie son étreinte et assèche.
J’écrirai donc dans le but de sauver cette pensée afin qu’elle cesse de rétrécir.
